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Date de publication: le dimanche 17 février 2008 à 16h01
Dernière modification: par Pascal BOYER le jeudi 5 mars 2009 à 14h33

L'HOMME ET LA NATURE, ENSEMBLE

Le soleil paraît, lion ancestral, viscère central et paternel de notre univers. La nuit couvre d'écailles argentées les espaces océaniques. Les météores répandent le phosphore céleste. Le soleil, l'eau, le printemps préparent le pain quotidien. Une prière est née. Un poème est né...

Pablo Neruda

Cette biodiversité n’est pas statique. Elle peut être définie comme un système en devenir, situé dans la dynamique de l’évolution. Selon les scientifiques, elle permet au vivant de s’adapter à des environnements qui changent au fil du temps, garantissant ainsi la poursuite des processus évolutifs.

On reconnaît aujourd’hui que les activités humaines en font partie. Or, on a longtemps considéré les hommes essentiellement comme des agents de perturbation, extérieurs à la nature. On a donc cherché à protéger des espaces naturels «vierges» ou «sauvages», en les mettant à l’écart de toute activité humaine.

Un système dynamique

De fait, l’homme fait peser sur la nature des menaces bien réelles. Les pollutions, les prélèvements excessifs sur les espèces vivantes, l’extermination des «nuisibles», la fragmentation ou la destruction des habitats font disparaître des espèces, accroissent l’érosion de la biodiversité. Mais depuis que l’on envisage la biodiversité dans une perspective dynamique, on souligne que les hommes sont aussi, à l’inverse, capables d’entretenir la biodiversité, comme le montre le bocage normand ou breton. Même la forêt tropicale est souvent le résultat d’une longue co-évolution entre les populations indigènes et leur milieu naturel.

Ce double pouvoir — à la fois de détruire et de maintenir la biodiversité — souligne l’étendue de notre responsabilité. Nous sommes une espèce parmi d’autres, mais une espèce qui exerce une pression de sélection particulièrement forte. Il n’y a plus, sur le globe, d’espace à l’abri de nos interventions. L’idée de conserver la nature dans son intégrité est donc illusoire. En revanche, il nous faut mesurer les conséquences de nos actes sur la poursuite des processus évolutifs afin de les réguler. Le principe d’une «gestion durable» de la biodiversité découle de cet impératif, celui d’un partenariat entre l’homme et la nature.

Mais réguler au nom de quelle valeur? On peut considérer la valeur instrumentale de la biodiversité: les biens et services qu’elle fournit, les connaissances que les scientifiques en tirent. Comme nous sommes attachés à la beauté de la nature, il faut y ajouter les sentiments, esthétiques ou religieux, qu’elle suscite en nous.

La biodiversité a une valeur en soi

Cela nous conduit à glisser vers sa valeur intrinsèque, ou éthique. La nature a une valeur en soi, indépendamment des services qu’elle peut rendre à l’espèce humaine. Tout être vivant, parce qu’il existe et déploie des stratégies complexes — non mécaniques — pour rester en vie et se reproduire, a une valeur propre. Au-delà, la diversité biologique en elle-même, parce qu’elle est à la fois le résultat de l’évolution et la condition de sa poursuite, a aussi une valeur propre, que reconnaît la Convention sur la diversité biologique (Rio, 1992) dans ses premières lignes.

On a souvent opposé l’anthropocentrisme de la valeur instrumentale à l’écocentrisme de la valeur intrinsèque, comme s’il fallait faire un choix, comme s’il fallait que périsse le dernier homme pour que vive le dernier loup, ou inversement. Mais, outre qu’une telle hypothèse est parfaitement artificielle, les deux approches peuvent coexister, du moment que l’on s’entend sur une conception dynamique et intégrative de la biodiversité, système évolutif qui inclut l’homme.

Cependant, le développement du génie génétique, qui traite les gènes comme une matière première a introduit un tout autre point de vue sur la biodiversité: on l’envisage alors comme un gigantesque réservoir de ressources qu’il convient d’exploiter sans tarder.

La biodiversité génétique n’est plus synonyme d’une nature à gérer avec prudence; elle devient une source de profits et de conflits, entre ceux qui veulent se l’approprier.

1. Zone occupée par l’ensemble des êtres vivants.

Catherine Larrère , philosophe, auteur des ouvrages Les Philosophies de l’environnement (PUF, Paris, 1997) et Du Bon Usage de la nature (Aubier, Paris, 1997).

Depuis 1992, elle s’intéresse aux problèmes éthiques et politiques liés à la crise environnementale, au point de rencontre des philosophies de la nature et des philosophies de la technique. Cela l’a conduite à étudier les éthiques environnementales, telles qu’elles se sont développées principalement dans les pays anglophones, et à rechercher la façon dont les conceptions scientifiques de la nature informent nos rapports à la nature. Ces travaux sont orientés par l’ambition de dépasser les deux principales oppositions dans lesquelles s’enlise la réflexion sur ces questions : celle de l’anthropocentrisme et du biocentrisme, au niveau éthique, d’une part, celle de la dualité d’une approche des problèmes environnementaux en termes de philosophie de la nature et en termes de philosophie de la technique, d’autre part. C’est dans cet objectif (développer une philosophie de la technique qui ne soit pas oublieuse de la nature) qu’elle a rejoint les travaux de l’unité TSV, et pris la responsabilité d’un projet collectif financé par le ministère de la Recherche visant à reconsidérer la distinction entre nature et artifice à partir d’une étude des nouvelles technologies (biotechnologies, nanotechnologies, NBIC).